Se lancer dans la BD c’est loin d’être un acte rationnel et rassurant pour les proches. On le fait parce qu’on aime ça et qu’on ne sait pas vraiment ce qui nous attend.

Un peu comme d’avoir un bébé.

Et si vous vous lancez dans la bande dessinée aujourd’hui, il est toujours bon de savoir quelques petites choses sur ce milieu. Nous allons essayer dans cet article de les survoler, et si ça ne vous fait pas changer d’avis, alors peut-être êtes-vous réellement fait pour ça.

Reconstitution : vous venez d’avoir le BAC, vous étiez promis à un avenir radieux dans le service après-vente de produits électroménagers (après un master 2 en égyptologie, intéressant mais sans débouchés) et vous décidez de tout gâcher pour raconter des histoires avec vos dessins.

Se pose LA question : quelles études faire?

A priori, vous devriez déjà avoir une ou plusieurs affinités avec la création : le dessin, l’écriture ou la schizophrénie. Il est recommandé d’en choisir une et de l’approfondir pour commencer. Une école d’art, de littérature ou des séances de psychanalyse feront l’affaire.

Choisissez bien ! Cette période sera sûrement la meilleure partie de votre carrière ! Vous vous sentirez enfin entouré de gens qui vous comprennent et qui s’intéressent aux même choses que vous (et avec lesquels vous boirez sans doute beaucoup d’alcools différents.)

Bon, c’est là que le ton devient plus sérieux.

Vous avez peut-être fait un prêt étudiant, et il vous reste quelques mois avant la fin de votre formation / séjour en HP. Une question embarrassante émerge soudain :

“Je sais à peu près dessiner/ écrire / raconter ma vie, mais comment vais-je gagner de l’argent avec ça ??”

Cette question évidente, vous vous rendez compte qu’elle a été soigneusement évitée par vos professeurs et vous-même au cours de votre apprentissage, et pour cause : elle n’a pas de réponse satisfaisante. En effet, vous n’avez pas appris un métier, vous avez tout juste commencé à accumuler des compétences techniques : vous ne savez ni les transformer en produit, ni trouver des clients, ni négocier un contrat. A vrai dire, vous ne savez même pas comment remplir une déclaration d’impôts.

Enfin, admettons que vous soyez un très bon étudiant en fin de parcours, disons particulièrement bon en dessin de personnage, eh bien vous avez le niveau d’un dessinateur professionnel médiocre ou passable. C’est à partir de là que commence le véritable challenge:

LE MARATHON

Oui, car il s’agit bien là d’une course d’endurance, et pas d’un sprint. Vous devrez préserver votre plaisir de créer, votre soif d’apprendre, tout en essuyant les contrats annulés, les concours ratés, les commandes non payées et les clients mécontents. Tout cela bien souvent sous le regard de votre entourage inquiet.

Autant vous dire qu’à ce stade, tous vos camarades d’école qui avaient prévu de faire des plateaux-télé et de dédicacer sur des corps dénudés avant leurs 25 ans sont déjà hors course. Il ne reste plus en lice que les amoureux des belles histoires, les plus têtus des têtus, et les schizophrènes (dont le diagnostic aura été corrigé en “bipolaire” entre-temps).

L’astuce, c’est de ne pas tout miser sur “être auteur de BD”. La meilleure façon de payer un loyer avec vos compétences techniques sera sans doute de devenir illustrateur sur commande (vous dessinerez pour de la publicité, des livres pour enfants, des vitrines de noël… ce qui n’est pas si mal payé en général et vous permettra de continuer à progresser tout en payant vos factures) ; vous pouvez aussi donner des cours de dessin à des enfants ou encore finir de sortir de dépression chez vos parents.

Ça y est ! Vous commencez à être prêt ! Vous le sentez, on commence à vous dire “tiens, j’ai vu ton gag sur FB l’autre jour, j’ai bien rigolé ! », désormais on ne vous la fait plus, vous savez vous faire payer la plupart du temps par vos client, vous êtes déjà passé une fois dans une radio obscure d’un patelin paumé et vous avez arrêté les médicaments.

Eh bien maintenant bonne chance, tentez le coup, montez des projets, faites-les lire un maximum par vos amis, vos ennemis, des éditeurs, des dromadaires ou des cactus : tout est bon. Il est probable que vous ne trouviez pas encore tout de suite ce qui fait de vous un auteur exceptionnel, mais une chose est sûre : si vous êtes encore là, c’est que vous avez quelque chose d’exceptionnel.

Notes sur le marché de la bande dessinée

Concernant la création d’une Bande dessinée, il est intéressant de savoir que “l’auteur” désigne l’ensemble des artistes qui travaillent sur l’œuvre. Le plus souvent un dessinateur, associé à un scénariste (les deux métiers étant totalement différents !) et parfois un coloriste.

Cette notion est valable dans la tradition Franco-Belge, mais beaucoup moins à l’étranger. Pour la BD asiatique par exemple (le manga) il y a le plus souvent un auteur (mangaka) qui fait travailler des “assistants” qui dessineront la majeure partie des dessins de l’œuvre, dans un atelier où ils seront parfois une dizaine sur un seul manga.

Ensuite on découvre que les métiers de la Bande dessinée ne sont pas uniquement des métiers dits “artistiques” : L’éditeur, le libraire, et l’imprimeur jouent aussi un rôle important dans la création et la vente de l’objet “BD”. L’éditeur en particulier a souvent un rôle d’accompagnateur, de regard critique lors de la création même de l’œuvre, ce qui peut avoir des conséquences néfastes ou bénéfiques selon le type de rapport entre lui et l’auteur.

Bon nombre de projets ne voient pas le jour à cause des tensions entre ces différents acteurs, des tensions tantôt personnelles et tantôt commerciales.

Car la Bande dessinée possède bien ces deux facettes : artistique et commerciale.

Comme toute œuvre d’art, elle prend son origine dans la “non-nécessité”, elle ne répond à aucun besoin avant d’exister sinon celui de ses créateurs. Partant d’une envie d’expression, d’un plaisir de dessiner, d’un besoin d’évasion, d’une recherche introspective… naît une idée qui répondra au besoin de l’auteur.

Ce premier rapport intime forme “l’âme” de l’œuvre.

Dans un second temps, un objectif de partage amène l’auteur à user de techniques, d’expériences, d’avis extérieurs… afin de lui donner un corps qui lui permettra d’interagir avec le reste du monde, et éventuellement dans un troisième temps d’en faire commerce.

C’est là que réside, à mon sens, la qualité principale d’un auteur : réussir à préserver l’ordre de ce processus, et il ne s’agit pas là d’une mince affaire.

En effet, lorsque l’on devient professionnel et que notre frigo se remplit en fonction de la réussite commerciale de notre œuvre, il devient évidemment compliqué de préserver la “non-nécessité”, de ne pas chercher à répondre plus aux envies de ses lecteurs et de ses éditeurs qu’aux nôtres. Le risque étant de créer de l’attendu, du facile, du remplaçable.

Il y a là un compromis à faire, où mettre le curseur ? Un peu plus personnel, un peu moins commercial, mettre des éléments qui parleront à tous mais qui nous satisferont aussi…

Malheureusement, bien souvent les créations se retrouvent défigurées, insipides et redondantes, sans âme en somme.

En France, les chiffres parlent d’un secteur de la Bande dessinée en plein essor. Des ventes en augmentations, un marché qui se diversifie… Mais est-ce réellement bon signe?

Malheureusement ces chiffres racontent bien plus l’histoire d’une machine à production qui s’emballe que d’un âge d’or artistique. La machine pousse les auteurs à créer du contenu en des temps record pour minimiser les coûts, et les sélectionne plus pour leur malléabilité que pour leur originalité.

Ce phénomène n’est bien sûr pas exclusif à la Bande dessinée, c’est une logique économique qui affadit tout ce qu’elle touche. Le cinéma, la musique, la littérature…

De ce point de vue, à l’instar de l’artiste qui cherche à maintenir ses contraintes économiques à distance lorsqu’il crée, ne gagnerait-on pas à séparer création et productivité ?

L’enseignement de la BD

On apprend énormément sur l’essence de notre travail lorsqu’on essaye de l’enseigner à des enfants. On doit alors faire une synthèse de ce qui nous semble le plus important, et surtout trouver un moyen de susciter chez eux un intérêt tout en restant honnête.

Les enfants ne font pas semblant, ne feront pas d’effort d’attention s’ils s’ennuient en vous écoutant.

“En quoi mon travail est-il passionnant ?”

“Est-il vraiment si intéressant ? »

Les réponses, qui sont différentes pour chacun, sont souvent étonnamment rafraîchissantes au quotidien. Pour ma part, plus j’enseigne et plus je m’inspire de mes élèves et de leur rapport simple à la création.

“Dis-moi Barnabé, pourquoi le toit de la maison ressemble à un dinosaure ?”

“ben… parce que j’aime bien les dinosaures.”

Juste génial. Puis je reviens sur mon travail, je regarde les toits de mes maisons, et je me pose des questions. J’ai l’impression d’avoir perdu quelque chose de précieux, ou de l’avoir emprisonné.

Lorsque j’interviens dans des classes, les maîtresses, pleines de bonnes intentions, sont souvent stressées “Houlala ça va être dur, il y en a plein qui dessinent mal, d’autres qui ont encore du mal à l’écriture…”

Ça me surprend. Pour moi c’est une évidence que le résultat sera mauvais, il n’y a absolument pas de doute là-dessus, donc pas de stress à avoir. Et s’il y a bien un moment où il ne faut pas leur transmettre un stress, un “objectif de réussite”, c’est bien là, à la naissance de l’intérêt.

J’aime appeler ce moment « la lune de miel » d’une discipline. Cette première phase, dénuée de toute notion de productivité, de niveau, de jugement, où tout n’est que plaisir de la découverte. Il me paraît crucial qu’elle dure aussi longtemps que possible, car c’est dans cette réserve de purs bons souvenirs qu’ils vont par la suite puiser leur motivation de faire des efforts pour progresser. La joie et le plaisir donneront du sens à l’exercice et à la rigueur.

Pickmean

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